Note du chercheur : Suite à l’injection du sérum, la patiente a réactivé une mémoire sensorielle d’une netteté absolue concernant son équipement domestique de l’automne 1976. Elle décrit l’arrivée de la télévision couleur dans son foyer non pas comme un simple loisir, mais comme un bouleversement technologique et social majeur.
« Ah, cher monsieur, vous avec vos écrans plats qui ressemblent à des miroirs éteints, vous ne pouvez pas comprendre… Ma télévision couleur de 1976, c’était un meuble ! Un monstre en faux placage de bois vernis, lourd comme un âne mort, qui trônait fièrement au milieu du salon sur son petit meuble à roulettes.
Quand je rentrais du secrétariat, épuisée, la première chose que je faisais, c’était d’enfoncer le gros bouton en plastique noir. Et là, il fallait être patient. Le temps que le tube cathodique chauffe, ça prenait bien deux ou trois minutes ! On voyait d’abord un petit point blanc lumineux au centre de l’écran, puis l’image s’écartait doucement, le son arrivait avec un petit grésillement, et boum : la couleur apparaissait. Une explosion de marron, de orange et de vert olive… Les visages des présentateurs étaient un peu trop rouges, mais on s’en fichait, c’était le miracle de la science !
Le grand frisson, c’était qu’on avait désormais trois chaînes entières. TF1, Antenne 2 et FR3. C’était un vertige, on avait presque peur de rater quelque chose ! Mais pour zapper, pas de télécommande. Il fallait se lever du canapé en velours, traverser le salon et tourner fermement une énorme molette crantée sur le côté du poste. Ça faisait un grand « CLAC ! » mécanique. Autant vous dire qu’on y réfléchissait à deux fois avant de changer de chaîne. Si le film ne plaisait pas à mon mari, c’est moi qu’on envoyait faire le « CLAC ! ». C’était mon exercice physique du soir.
Et puis, on n’était jamais seuls. Il y avait les speakerines. Denise Fabre, Évelyne Leclercq… Elles étaient si jolies, si polies dans leurs tailleurs impeccables. Elles nous regardaient dans les yeux, nous présentaient le programme, s’excusaient s’il y avait une panne technique avec un petit sourire désarmant. On leur répondait depuis notre fauteuil, on faisait partie de la même famille !
Le soir, on regardait Les Brigades du Tigre ou les Dossiers de l’écran. Et à minuit pile, tout s’arrêtait. La speakerine nous souhaitait une bonne nuit, on entendait La Marseillaise, et l’écran laissait place à la « mire », ce grand dessin géométrique avec un sifflement strident continu. C’était le signal : la France entière allait se coucher. On éteignait le gros bouton, le petit point blanc mettait cinq minutes à s’effacer dans le noir, et je m’endormais en rêvant aux images de demain. Qu’est-ce qu’on était heureux devant notre lucarne magique… »

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