Le monstre aux rouleaux bleus

Expérience 03. Ehpad de Tourcoing

6 juin 1976

L’ouverture d’Hugo (2026) :
« Quand je suis entré dans la chambre de Mireille, 83 ans, elle chipotait doucement avec le bouton de sa veste, un peu perdue. Mais quarante minutes après l’injection du sérum, ses yeux se sont agrandis et elle a éclaté de rire. Une réminiscence totale de l’année 1976 venait de la percuter. Elle ne m’a pas parlé de politique, ni de grande crise, mais d’une terreur hautement technologique qui hantait les stations-service de l’époque. Écoutez plutôt. »

Retranscription de la bande audio – Mireille
« Oh, attendez… Je la vois, elle est là ! Ma petite Renault 5 TL. Elle était couleur orange mécanique. Une merveille ! En 1976, les rues étaient joyeuses, toutes les bagnoles étaient vertes, jaunes ou orange. Pas comme vos voitures grises d’aujourd’hui qui ressemblent à des téléphones portables sur roues.
Bref, ce samedi de novembre, mon mari travaillait et j’avais décidé de laver la voiture toute seule, comme une grande. À l’époque, une nouvelle invention arrivait partout : le portique de lavage automatique. On appelait ça le progrès. Moi, ça me terrifiait. Ces immenses rouleaux en fils de nylon bleu qui tournaient à toute vitesse ressemblaient à des monstres préhistoriques.
J’ai pris mon courage à deux mains, j’ai conduit jusqu’à la station Total et j’ai glissé ma pièce de 5 francs dans la borne. Quand j’ai avancé la R5 sous le portique, j’avais l’impression de rentrer dans la cage aux lions. J’ai bien coupé le contact, serré le frein à main, mais au moment où la machine s’est ébranlée dans un grand fracas de moteurs électriques, la panique m’a prise.
Le bruit était assourdissant ! Les rouleaux ont écrasé leurs énormes balais contre mon pare-brise. Avec la carrosserie un peu légère de la R5, j’étais persuadée que le toit allait être broyé, ou que l’eau allait s’infiltrer par les joints en caoutchouc des portières et que j’allais mourir noyée sur mon siège en skaï !
Pour ne pas défaillir, j’ai appliqué ma méthode de survie : j’ai allumé le transistor de la voiture à fond, il y avait le dernier Claude François qui passait, j’ai agrippé le volant des deux mains et j’ai fermé les yeux très fort. J’ai prié pendant trois minutes sous un déluge de mousse et de sifflements de turbines de séchage.
Et puis… le silence est revenu. J’ai ouvert un œil. Le soleil brillait à travers les vitres impeccables. La petite R5 orange étincelait, sans une égratignure. En sortant de la station, je me sentais tellement fière, monsieur ! J’avais l’impression d’avoir dompté la science-fiction. J’ai conduit tout le chemin du retour le bras à la portière, avec le sentiment d’être la femme la plus audacieuse de tout le quartier. »
La conclusion d’Hugo (2026) :
« Mireille s’est tue, un grand sourire encore accroché aux lèvres, avant que son regard ne redevienne doucement flou. Aujourd’hui, on passe nos voitures au rouleau en envoyant des SMS, sans même y penser. Mais en 1976, le moindre geste de la modernité était une aventure, un tête-à-tête palpitant avec le futur. C’est aussi ça que je veux sauver dans mes carnets : la poésie de nos premières fois technologiques. »

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