Expérience 05 : Ehpad XVIème arrondissement Paris
L’ouverture d’Hugo (2026) :
« S’il y a bien un domaine où le Protocole M-7 fait des miracles, c’est sur les souvenirs d’État. Cet après-midi, j’ai rendu visite à Charles-Henri, 78 ans, qui termine ses jours dans un EHPAD très chic du 16e arrondissement. En mai 1976, fraîchement sorti de l’ENA, il était l’une des « plumes » de l’Élysée. Autant vous dire qu’après son injection, ce ne sont pas des souvenirs de vacances qui sont remontés, mais les coulisses fiévreuses de la diplomatie franco-américaine. »
[Retranscription de la bande audio – Charles-Henri]
« Oh, cette odeur de papier carbone et de tabac de Virginie… Elle me revient d’un coup. Mai 1976. Le Président Valéry Giscard d’Estaing s’envolait pour les États-Unis pour célébrer le bicentenaire de leur indépendance. La France était l’invitée d’honneur, l’alliée historique de La Fayette. Et moi, j’étais du voyage, coincé à l’arrière de l’appareil avec ma machine à écrire portative Hermes 3000.
Le Président avait une obsession : il voulait marquer l’Histoire en prononçant son discours devant le Congrès américain à Washington en anglais, sans notes, ou du moins en donnant l’illusion parfaite de l’improvisation. C’était du jamais-vu pour un chef d’État français.
Trois jours avant la date fatidique, dans notre hôtel de Washington, l’atmosphère était électrique. Le Président n’était jamais satisfait. “Charles-Henri, ce paragraphe sur la liberté manque de souffle jeffersonien, réécrivez-moi ça !” m’avait-il lancé de sa voix si aristocratique. J’ai passé deux nuits blanches, nourri aux hamburgers tièdes et au café de filtre américain, à taper et retaper les versions du discours sur du papier pelure.
Il fallait peser chaque mot. Trouver le juste équilibre entre la grandeur de la France et l’hommage à la démocratie américaine, tout en glissant de subtiles remarques sur l’indépendance stratégique de notre pays. Et surtout, il fallait travailler la phonétique ! Nous avions souligné les accents toniques en rouge sur le texte final.
Le 18 mai, j’étais dans les galeries du Capitole, transpirant dans mon costume sur mesure malgré la climatisation américaine poussée au maximum. Quand VGE s’est avancé le dos bien droit devant les sénateurs et les représentants installés en hémicycle, le silence était religieux.
Quand il a commencé à parler en anglais, avec ce petit accent français si étudié, d’une voix claire et posée, j’ai arrêté de respirer. Il a parlé de la liberté, de la longue amitié entre nos deux nations, de Washington et de Rochambeau. À la moitié du discours, quand il a évoqué l’avenir commun de nos démocraties, tout le Congrès s’est levé pour une standing ovation mémorable. J’ai regardé mes mains : elles étaient noires d’encre de ruban de machine à écrire, mais j’avais les larmes aux yeux.
Le soir, lors de la réception, la France a offert un spectacle de « Son et Lumière » à Mount Vernon, la demeure de George Washington. C’était notre cadeau d’anniversaire. Voir les feux d’artifice illuminer le ciel américain au son de la musique de la Garde Républicaine, c’était le sommet de ma jeune carrière. Nous avions l’impression d’être les rois du monde, ou du moins, les architectes d’une amitié éternelle. »

La conclusion d’Hugo (2026) :
« Charles-Henri s’est redressé sur son fauteuil roulant, reprenant pendant quelques secondes la posture d’un jeune diplomate brillant à Washington. Puis, le sérum s’est dissipé. Il a regardé ses mains ridées, un peu surpris de ne plus y trouver l’encre de sa Hermes 3000. Le Bicentenaire de 1976, vu d’en haut, ce n’était pas seulement des défilés et des drapeaux, c’était une immense pièce de théâtre diplomatique où la France jouait sa partition avec un panache fou. »

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