21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)

Par Hugo

En relisant le carnet de mon arrière-arrière-grand-père Olivier à la date du 21 juin 1926, j’ai éclaté de rire. Son agacement viscéral face à l’hégémonie culturelle américaine de Gertrude Stein et son mensonge final pour s’esquiver en invoquant Matisse sont d’un cynisme savoureux.

Mais l’histoire est un éternel bégaiement. Exactement cinquante ans plus tard, en juin 1976, Paris bruissait du même snobisme, des mêmes complexes face aux Américains, et de la même déconstruction artistique. Pour le vérifier, je suis allé brancher le protocole Mnémosyne sur la mémoire de Colette M., 80 ans, résidente à l’EHPAD Les Magnolias. En 1976, Colette avait 30 ans et travaillait comme assistante dans une galerie de la Rive Gauche.

Grâce à la retransmission HD de ses souvenirs, j’ai pu l’accompagner dans un vernissage étouffant de l’été 1976. Récit d’un miroir temporel parfait.

L’empire des signes (et des dollars)

En juin 1976, le fantôme de Gertrude Stein a troqué ses robes de laine pour le culte d’une autre icône américaine qui dicte le goût de l’époque : Andy Warhol.

Dans le souvenir de Colette, l’ambiance du cocktail de la rue Mazarine est d’un élitisme féroce. Voici ce qu’elle me raconte, les yeux brillants, alors que le protocole Mnémosyne fait défiler les images de sa jeunesse :

« C’était insupportable, Hugo. On ne jurait que par New York, le Pop Art et l’art conceptuel le plus austère. Les critiques parisiens, pour se donner de l’importance, sabotaient la langue française en y injectant des concepts anglo-saxons intraduisibles. C’était la cour de récréation des puissants. Et au milieu de cela, un immense chantier éventrait les Halles : la construction du Centre Pompidou. Les traditionalistes hurlaient au scandale face à cette « usine à gaz », tout comme les bourgeois de 1926 hurlaient devant les visages déstructurés de Picasso. »

Le mépris des « exécutants »

Tout comme Olivier en 1926, ignoré par Gertrude Stein parce qu’il n’était qu’un « fonctionnaire de l’Élysée », Colette subit en 1976 le mépris de classe de la jet-set artistique.

Pour les directeurs de revues et les riches collectionneurs en cols roulés orange et lunettes en acétate, une petite assistante de galerie n’existe pas. On parle au-dessus de sa tête, on fume des cigarettes brunes dans des espaces confinés et surchauffés, et on assène des vérités absolues sur ce qui est « so radical » ou « déjà obsolète ».

La vengeance de Colette : l’écho de Matisse

C’est ici que le miroir devient magique. Sans avoir jamais lu le journal intime d’Olivier (qui dormait alors dans une malle), Colette a eu exactement le même réflexe de survie intellectuelle et sensorielle que mon ancêtre.

« Au bout d’une heure à écouter un critique pontifier devant une toile entièrement blanche en m’expliquant que la peinture était morte, j’ai étouffé. Il m’a demandé, avec une condescendance terrible : « Et vous, petite, qu’est-ce que ce vide vous évoque ? »

J’ai posé mon verre de tiède mousseux, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai dit : « Ça m’évoque que je préfère la couleur. Je vous laisse, je file au Grand Palais, il y a une nocturne sur les dessins de Matisse. »

C’était totalement faux, la galerie fermait ses portes ! Mais son regard s’est décomposé. Dire qu’on préférait Matisse à l’art conceptuel en 1976, c’était passer pour une réactionnaire finie auprès de ces snobs. »

En sortant de la galerie, Colette me confie qu’elle a descendu la rue de Seine en direction des quais, respirant enfin l’air frais du soir. Et sur le pont des Arts, face au coucher de soleil sur la Seine, elle a ressenti ce besoin viscéral de beauté simple.

Cinquante ans après Olivier, le verdict de la jeunesse de 1976 restait le même face au cynisme du marché de l’art. Pour laver le regard de toute cette froideur conceptuelle, il n’y avait qu’un seul remède, un seul mot d’ordre baudelairien que Colette a murmuré face au fleuve : Luxe, calme et volupté.

Colette dans sa galerie d’art en 1976

Laisser un commentaire